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Illustration:
Roman Payne,
encre et aquarelle,
Copyright 2005 |
’aurais
pu mourir des milliers
de soirs dans cet appartement,
sous l’effet des
étranges solutions
chimiques que je préparais
tout en observant le
bleu moite de l’aube
libérer ses tristes
odeurs et visions dans
cette chambre austère.
Je suis un bon alchimiste,
et si je venais à
mourir, je sais que
je laisserai d’importantes
découvertes derrière
moi.
J’ai sur mon bureau
un râtelier où
sont disposés
mes poudres et mes pigments.
Il y en a certains que
je révère
et que j’utilise
souvent, d’autres
que j’abhorre,
et dont je m’abstiens
farouchement de me servir.
L’une d’entre
elles, en particulier,
est une poudre grise
que j’ai élaborée
dans mon mortier, à
partir des graines d’une
plante achetée
dans une pépinière
avoisinante. Je prends
les graines, préalablement
râpées,
et je les plonge dans
une solution âcre
qui extrait rapidement
les alcaloïdes
des graines. Je ne consentirai
à révéler
le nom de ces ingrédients
sous aucun prétexte.
Une fois ce mélange
obtenu, je le mets à
bouillir : les graines
perdent leur couleur,
leurs coquilles et leur
endosperme fibreux se
dissout. Quand le mélange
a refroidi, une pellicule
se forme à la
surface de la solution
; une fois cette pellicule
retirée et séchée,
on peut très
facilement en faire
une poudre aux effets
hautement psychotropes.
Pour un effet optimal,
on administre cette
poudre par voie sublinguale,
nasale, ou orale (en
capsule).
Voici mon expérience
de la poudre administrée
par voie nasale : juste
après la prise,
on ressent une légère
irritation le long de
la membrane muqueuse
; un goût âcre
se propage dans la gorge,
suivi par des frissons
involontaires le long
du dos. La température
du corps baisse légèrement
; puis, après
quelques minutes, le
corps se remet à
fonctionner normalement.
Après environ
trente secondes, les
fonctions cérébrales
s’altèrent
subitement. Les pensées
se focalisent sur le
sommeil ; ma concentration
diminue, et si j’ai
le malheur de me tenir
debout à ce moment-là,
je m’affaisse,
à moitié
conscient.
J’ai chronométré
la phase de sommeil
qui s’ensuit –entre
quatre minutes et quatre
minutes et demie–
bien qu’on ait
l’impression qu’elle
ne dure que quelques
secondes en raison d’une
complète absence
de rêve. Quand
je reprends conscience
après ce profond
sommeil, je m’essuie
la salive de la bouche,
et je décroise
les bras – généralement,
durant la phase de sommeil,
ils s’enroulent
inexplicablement autour
de mon corps; et je
me relève brutalement
pour me retrouver face
à une vision
éclaircie et
aiguisée du monde
sensible. Semblable
à ce qu’on
peut éprouver
lorsque l’on quitte
une chambre moite et
morne pour la chaleur
saturée de couleurs
d’un jardin au
printemps, c’est
un moment de perception
exquise. C’est
le moment où
je remercie le produit
chimique : ma fameuse
poudre grise, celle
que je traite comme
mon propre enfant, avec
qui je communique continuellement
tout le long de l’expérience.
Ces moments sont très
agréables, mais
laissent rapidement
place à des choses
encore plus étranges
et divines.
Une fois réveillé,
une extrême clarté
pénètre
mon esprit et inonde
mes yeux, clarté
qui me convainc que
le sommeil n’est
qu’une vague fonction
corporelle désormais
inutile. Une énergie
vivace, un désir
de création,
un désir de camaraderie
et un désir d’agir
pour le simple plaisir
d’agir –
et non pour le pouvoir
–envahissent tout
mon être. Alors,
pendant les deux heures,
deux heures et quart
qui s’ensuivent,
je suis empli d’un
amour de la joie et
du désespoir.
Quand je sors de chez
moi, j’échange
des mots amicaux avec
les piétons que
je croise, des mots
tels qu’on me
demande ce que peut
bien vouloir un homme
aussi sincère.
Durant cette partie
de la soirée,
je me sens capable de
traverser les rues bondées,
et, comme les gens s’offrent
si facilement à
mon regard, j’imagine
qu’ils voient
en moi un véritable
citadin – j’ignore
s’ils sont conscients
où non de la
permission qu’ils
m’accordent, mais
j’aime à
le penser.
Dernièrement,
j’ai passé
mes soirées avec
une certaine demoiselle,
récemment arrivée
dans notre ville et
notre pays. Elle est
très conservatrice,
et se réveille
à des heures
indues, me pressant
de l’accompagner
dans la ville pour revoir
toutes les statues,
les cathédrales
et les enseignes des
magasins. Je pense que
trop de contacts avec
la ville peuvent s’avérer
nocifs, et je ne l’accompagne
qu’après
me l’être
refusé silencieusement.
Si nous sortons avant
six heures du soir,
les galeries d’art
d’Elizabeth Street
sont encore ouvertes,
et elle insiste pour
que nous empruntions
cette rue pavée
et peuplée, et
que nous nous arrêtions
à chaque galerie
ouverte. Elle me dit
de l’attendre
dehors tandis qu’elle
entre pour regarder
les peintures exposées.
Je pense qu’elle
a de bonnes intentions,
qu’elle fait ça
pour mon bien, car elle
sait que l’éclairage
de ces galeries est
très brillant
– dangereusement
brillant, à vrai
dire – et que
je pourrais mal réagir,
ce qui causerait des
problèmes avec
les autres visiteurs,
les toiles délicates
et les petites tables
à cocktail. Elle
est convaincue que ma
réaction serait
telle qu’elle
terroriserait tout le
monde ; ainsi, j’ai
beau lui supplier de
l’accompagner
à l’intérieur,
elle me demande toujours
de l’attendre
dehors, comme un chauffeur
privé qui, cigarette
à la main, attend
son employeuse sur le
trottoir pendant que
celle-ci fait ses achats.
Pourtant, je lui pardonne
tous nos malentendus
parce qu’elle
est étrangère,
à peine arrivée
dans un nouveau pays,
et ne l’oublions
pas, dans un nouveau
quartier. Elle habite
au Nord-ouest de la
ville et moi au Sud,
entre le quartier des
finances et le quartier
commercial. Elle est
assez polie, et tient
à se déplacer
dans mon quartier pour
me rendre visite –
généralement
à l’occasion
d’un coup de téléphone
qui me réveille
horriblement tôt.
Après le petit-déjeuner,
je me lave le visage
; je savonne mes chaussures
et mes jambes, et enfile
mon pantalon. Je me
rends en hâte
au coin de la rue et
je l’attends.
Je sais bien qu’il
est trop tôt d’y
aller à une heure
alors que le rendez-vous
n’est prévu
qu’à cinq,
mais si elle arrivait
en avance et ne me trouvait
pas, ce serait une tragédie.
Quand nous nous retrouvons,
je n’ai jamais
faim car il y a un vendeur
de maïs dans la
rue, et je mange au
moins six épis
en l’attendant
; la petite demoiselle,
elle, doit manger à
sept heures chaque soir.
Dans les cafés,
nous échangeons
des propos banals, assis
confortablement à
une table reculée
– proche des cuisines,
où je peux prendre
la nourriture des chariots
et la déposer
dans son assiette. Elle
soupire tout le temps,
ne pose aucune question,
et cela est triste.
C’est aussi plus
sûr comme ça.
Elle ne sait rien de
mes rêves, et
ne connaît pas
mes activités.
Elle m’a bien
demandé un jour
comment je gagnais ma
vie, mais je m’étais
mis à bredouiller
et elle s’était
rapidement lassée,
oubliant jusqu’à
la question qu’elle
m’avait posée.
Depuis, ce sujet n’a
jamais plus été
abordé. Bien
que j’aime mon
travail, et que je travaille
seul– tard le
soir et parfois toute
la nuit – je désire
passer une nuit avec
elle et, souvent, alors
que nos rendez-vous
touchent à leur
fin, je lui propose
de visiter mon appartement.
Elle refuse systématiquement.
Il y a longtemps que
j’ai décidé
de ne plus jamais le
lui proposer, mais un
soir, il y a quelques
soirs, la solitude m’a
poussé à
passer outre la règle
que je m’étais
dictée, et alors
que nous passions devant
mon immeuble lors de
notre promenade de fin
de soirée, je
l’implorai de
passer la porte d’entrée,
et de monter visiter
mon appartement. Pour
mon grand plaisir, elle
accepta. Je lui demandai
si elle avait besoin
d’un endroit où
dormir ; car mes couvertures,
bien que froissées,
étaient chaudes
et confortables.
Elle me répondit
« oh, non ! »,
parce qu’elle
était censée
« rejoindre quelqu’un
sur un certain pont
dont on raconte qu’il
porte gracieusement
la lune et toute sa
lumière le long
du fleuve ». Je
répondis que
je connaissais tous
les ponts de la ville,
et il n’y en avait
aucun qui puisse faire
une chose pareille ;
elle rétorqua
que la personne qu’elle
devait rejoindre connaissait
bien mieux la ville
que moi, et qu’elle
connaissait un pont
que la lune surplombait
confortablement. Je
lui demandai le nom
d’un tel pont,
mais elle refusa de
me répondre.
C’était
certain, elle me demandait
de la rejoindre sur
le pont après
minuit, d’une
manière féminine,
soit, mais c’était
un moyen pour elle de
ne pas rendre les choses
trop évidentes
– et donc peu
romantiques. En pensant
à cela, je me
tournai vers elle et
lui proposai de nous
séparer immédiatement
pour nous rejoindre
« sous la lune
à minuit ».
Elle tenta alors de
parler mais je l’interrompis
et insistai qu’elle
ne devait rien gâcher,
et lui demandai de ne
pas me dire sur quel
pont la retrouver, mais
d’en écrire
le nom sur un morceau
de papier qu’elle
glisserait dans une
poche de mon manteau,
où je le trouverais
plus tard. Elle semblait
ennuyée par cela,
et me répondit
qu’elle ne pouvait
vraiment pas me voir
cette nuit, mais qu’elle
avait besoin d’un
endroit où attendre
jusque là. Je
ne savais pas à
quel jeu elle s’adonnait,
mais j’acceptai,
sachant qu’elle
avait prévu notre
rendez-vous –
je la pris par la manche
et la fis passer la
porte d’entrée,
et nous montâmes
les escaliers en silence.
J’étais
embarrassé par
la peinture jaunie des
murs de la cage d’escalier,
et lui expliquai qu’ils
allaient bientôt
être repeints
– que j’avais
parlé au propriétaire,
et que j’avais
même assisté
à une réunion
où l’on
avait parlé de
ce problème,
et qu’elle pouvait
en être sûre,
j’avais insisté
fortement pour que mon
environnement soit agréable
et bien tenu. Les marches
branlaient sous nos
pieds, et des écailles
de peinture tombaient
du plafond. Cela me
préoccupa beaucoup,
et je lui assurai que
si une écaille
lui touchait la tête,
je lui paierais le coiffeur.
En finissant ma phrase,
je me rendis compte
qu’elle ne m’avait
probablement pas entendu
puisqu’elle était
déjà arrivée
tout en haut de l’escalier
et essayait d’ouvrir
la porte. Je me dépêchai
de la rejoindre, et
lui expliquai que c’était
la porte de mon voisin
qu’elle essayait
d’ouvrir, mais
que si elle le voulait
vraiment, nous pouvions
frapper et lui tenir
compagnie. Elle refusa,
et me demanda où
se trouvait ma porte.
Je la menai le long
du couloir, vers une
porte qui semblait plutôt
austère et indigne
en sa présence.
Comme il n’y avait
pas de poignée,
je dus passer les doigts
à travers un
trou percé dans
le bois fin pour défaire
le verrou. Je pus sentir
son dégoût,
et affirmai que j’avais
acheté des livres
sur les poignées
de porte, et que j’étais
déterminé
à en installer
une, et qu’il
y avait même eu
un silence lors de la
réunion quand
j’avais mentionné
les livres, leurs auteurs
et les méthodes
controversées
pour installer les poignées
de porte. On m’avait
fait taire en m’assurant
qu’un quartier
aussi développé
que le mien offrait
toutes les ressources
nécessaires à
une telle démarche.
Je perdis de vue la
pauvre demoiselle quand
j’entrai dans
l’appartement,
elle s’était
précipitée
devant moi, avait dépassé
la salle de bains, et
s’était
jetée sur le
rideau qui couvre mon
lit pour l’isoler
de la lumière.
Je lui indiquai la salle
de bains, mais elle
insista pour rester
assise par terre, près
de mon lit, pour se
remaquiller devant le
miroir. En riant, je
lui fis savoir qu’une
femme ne devait jamais
montrer qu’elle
porte du maquillage
à l’homme
qui l’accompagne,
et quand bien même
elle en elle en portât,
qu’elle se donne
la peine de l’arranger.
Elle m’ignora
– je pense qu’elle
était embarrassée.
Mon râtelier de
tubes à essai,
mes mortiers et pilons,
mes bocaux d’herbes
et de graines et mes
flacons de produits
chimiques étaient
disposés sur
différents bancs
et tables éparpillés
dans ma chambre, basse
de plafond bien qu’ordinaire,
là où
ma demoiselle se trouvait
désormais, exigeant
apparemment d’être
divertie. Juste à
côté d’elle
– par terre –
se trouvaient quelques
uns de ces bocaux et
tubes à essai,
mais je ne pris pas
la peine de les cacher,
ni de nier leur existence,
tout comme je ne pris
pas la peine de lui
expliquer à quoi
ils servaient. Tout
ce qui m’importait
à ce moment là,
c’était
le ravissement que j’éprouvais,
après avoir finalement
réussi à
faire monter ma demoiselle
chez moi. Et elle était
si jolie, assise par
terre, jetant des regards
autour d’elle
tout en se maquillant
les joues.
Quand elle se releva
pour aller à
la salle de bains, la
petite maladroite renversa
l’une de mes préparations
mineures, et elle ne
le remarqua pas, jusqu’à
ce que je me précipite
dans la salle de bains
après elle pour
l’informer des
dégâts.
Les cinquante centilitres
étaient perdus
; néanmoins,
et heureusement, je
n’avais pas la
moindre affection pour
ce produit, qui provoquait
une pénible euphorie,
propice à la
paranoïa et accompagnée
de nausées.
Je me précipitai
donc dans la salle de
bains, serrant le tube
à essai dans
la main tout en essayant
d’avoir l’air
aussi mécontent
que possible, mais elle
ne fit même pas
attention à mes
reproches ; elle était
occupée à
se raser le milieu des
sourcils avec mon rasoir.
Elle ne disait rien,
moi non plus ; quand
finalement je me remis
à parler elle
m’interrompit
en me disant qu’il
ne «faut jamais
entrer dans une pièce
quand une femme y est
occupée ».
Je réalisai à
quel point ses sourcils
étaient beaux,
et j’oubliai instantanément
la destruction de mon
travail. Apparemment,
dans la joie du moment,
elle avait elle aussi
oublié ce qu’elle
faisait car du sang
se mit à couler
sur son front délicat.
Je me retournai pour
lui donner une serviette,
mais je me souvins que
l’unique serviette
en ma possession n’avait
pas été
lavée depuis
longtemps, et pourrait
lui piquer les yeux.
Elle aussi remarqua
le sang qui lui coulait
entre les sourcils,
et me demanda une serviette.
Je lui répondis
que je n’en avais
pas – bien qu’elle
me vît avec une
serviette dans les mains,
qui n’était
pas très bien
cachée derrière
mon dos malgré
mes grands efforts.
Il fallait réfléchir
vite ; je la jetai dans
les toilettes, et sortis
de la salle de bains
en criant « j’ai
exactement ce qu’il
vous faut! ».
Je revins avec une lotion,
une épaisse crème
contenue dans un bocal
ambré, que j’avais
réalisée
avec quarante pour cent
de benzocaïne,
deux pour cent de cétyl-phosphate,
et de l’huile
de lin. J’essayai
de l’appliquer
sur son visage, mais
elle me la prit des
mains en s’exclamant
qu’elle m’épargnerait
ce plaisir. Je trouvais
stupide qu’elle
soit si embarrassée
de sa maladresse, mais
je la laissai se tacher
les mains de sang. C’était
très charmant
et romantique de sa
part.
Alors qu’elle
s’appliquait la
crème sur le
front, je lui fis remarquer
que j’avais conçu
cette lotion moi-même,
et que c’était
efficace, n’est-ce
pas? Elle me demanda
si j’étais
une sorte d’infirmier.
J’étais
si étonné
qu’elle voulût
savoir ce que je faisais
dans la vie. Pouvais-je
vraiment faire partager
mon travail à
quelqu’un ? Pouvais-je
lui faire découvrir
ma passion ? Ma vie
? Elle continuait à
se passer de la crème
sur le front, là
où le sang avait
coulé, et ses
joues rayonnaient sous
la faible intensité
des ampoules du miroir.
Pendant ce temps, je
lui assurai à
nouveau que c’était
vraiment une sacrée
lotion, et la traînai
dans l’autre pièce,
fort d’une nouvelle
confiance en moi, pour
lui montrer mes autres
créations.
Remarquant que j’avais
oublié de mettre
des draps sur mon lit,
et que mon matelas était
plutôt humide
et taché, je
la menai dans la cuisine
et la fis s’asseoir
sur le plan de travail.
J’amenai mes râteliers
de produits chimiques
et les disposai sur
le four – il était
froid – le témoin
était éteint
– et je n’avais
pas à me soucier
des risques d’explosion
; ainsi, je pris également
place sur le four, qui
noircît l’arrière
de mon pantalon. La
demoiselle s’essuya
les vêtements
et s’assit par
terre – je me
promis de nettoyer le
plan de travail la fois
suivante. Avec cette
nouvelle habitude qu’avait
mon appartement d’accueillir
de charmants représentants
du sexe opposé,
je décidai, à
compter de ce jour de
faire un effort accru
pour le garder propre.
La cuisine est très
étroite, et c’est
à peine si les
deux murs opposés
ne se touchent pas.
Je contournai lentement
la demoiselle en lui
faisant face, de façon
à cacher les
salissures à
l’arrière
de mon pantalon, et,
dans la chaleur et la
fièvre du moment,
je m’assis par
terre.
Nous étions assis
côte à
côte, nos genoux
se touchaient légèrement,
et je me sentais bien.
Quand elle me rappela
que je l’avais
emmenée ici pour
lui montrer quelque
chose, je réfléchi
rapidement à
une manière de
prendre les produits
sur la plaque sans que
nos genoux ne se séparent.
C’était
inutile – je devais
me relever. Et je me
relevai.
Je mis le râtelier
par terre et me rassis
– en prenant soin
que mon genou touche
à nouveau le
sien. Elle me lança
un regard étrange,
et s’éloigna
de moi.
Je lui montrai les pigments,
et lui expliquai que
j’aurais pu lui
en montrer d’autres
si elle n’en avait
pas renversé.
Je lui montrai les toniques
et les plantes, les
onguents, les suppositoires,
les solutions aqueuses
pour les injections
sous-cutanées
; quand vint le temps
de lui montrer les poudres,
je sortis ma préférée
en premier. Elle était
grise. Grise, oui, mais
elle projetait des reflets
si opalins, dans son
bocal de verre chapeauté
de liège ! Quelle
beauté infinie
elle avait ! Elle me
demanda à quoi
la poudre servait, et
je répondis «
c’est une poudre
de vie, de plaisir,
et qui rend certains
moments moins pénibles
». Elle haussa
un sourcil, encore tout
humide d’avoir
été nettoyé
du sang de son front
; ce sourcil signalait
soit de l’intérêt,
soit une soudaine méfiance.
Je continuai à
vanter les mérites
de la fabuleuse poudre
grise, et quand j’affirmai
qu’elle combattait
la nervosité
elle devint vraiment
intéressée
et accepta même
de l’essayer.
Elle avait accepté
de l’essayer !
J’étais
intoxiqué à
cette idée. Enfin,
j’allais pouvoir
comprendre objectivement
les capacités
de cette glorieuse poudre
grise. Elle deviendrait
ma Belladone. Je n’allais
plus seulement sentir
ses effets, mais les
observer. Ma demoiselle
me révèlerait
le potentiel de ma création.
Je courus à mon
bureau pour prendre
ma montre.
«
Comment puis-je être
précis si elle
n’arrête
pas de parler ? »
… « Non,
lui assurai-je, ça
ne vous endormira pas,
mais si vous voulez
dormir ici, vous êtes
la bienvenue »
… « Non,
cela ne vous empêchera
pas d’aller sur
le pont, mais nous pouvons
appeler un chauffeur
si vous le souhaitez,
et si après vous
êtes trop fatiguée
je vous ramènerai
chez vous.
–
Je ne veux pas être
fatiguée. Je
veux juste être
débarrassée
de toute nervosité,
comme vous me l’avez
promis, et je veux que
ça commence quand
j’arriverai sur
le pont – pas
avant, dit-elle.
– Ne vous en faites
pas, la seule fatigue
que vous ressentirez
– et qui sera
très légère
– ne se manifestera
que brièvement,
quelques minutes après
la prise… les
effets apaisants ne
provoquent pas de fatigue
particulière,
et dureront plusieurs
heures. Non seulement
vous serez détendue,
mais aussi gaie et charmante,
et votre compagnie sera
un vrai plaisir. Nous
allons rire toute la
nuit, ma chère,
vous verrez ! »
Je pense, après-coup,
qu’elle avait
assez peur d’essayer
ma création grise,
mais je lui affirmai
que le produit n’était
pas fort, et qu’il
la détendrait,
comme un verre de Pernod.
Je tapotai l’arrière
du bocal jusqu’à
ce qu’une ligne
de poudre se forme sur
la plaque de verre que
je tenais dans les mains.
La dose était
au moins trois fois
supérieure à
la plus importante que
j’avais consommé
; je ne savais pas comment
son corps allait supporter
une telle quantité
– mais je devais
connaître le potentiel
de cette substance.
Elle me demanda si elle
pouvait avaler le produit
au lieu de l’inhaler,
et je lui répondis
que ce ne serait pas
aussi efficace, et qu’il
faudrait alors en prendre
deux fois plus.
C’était
charmant de la voir
renifler la poudre.
Elle toussa un peu.
Je lui repris la paille
de verre tandis qu’elle
se rasseyait par terre,
fronçant le nez
et louchant, et j’allai
lui préparer
un endroit pour ses
quatre minutes de sieste.
J’arrachai un
drap accroché
au plafond et l’étendis
sur mon matelas sale.
Je m’attendais
à ce qu’elle
rejoigne la chambre,
ensommeillée,
mais elle ne vint jamais.
En fait, elle m’assura
qu’elle n’avait
senti aucun des effets
prévus.
Choqué, je lui
en donnai plus sur le
champ. Je saupoudrai
une nouvelle ligne de
poudre sur le verre.
« Peut-être
lui en ai-je donné
trop, pensai-je, peut-être
que son corps se prépare
au choc à venir.
»
« – …
Parfois ça ne
marche pas du premier
coup », mentis-je.
C’était
ennuyeux de l’entendre
refuser d’en prendre
plus en s’excusant.
– Vous savez,
j’ai été
épuisée
toute la journée.
Je ne pense pas que
quoi que ce soit puisse
me réveiller.
– Non, ça
devrait vous assommer,
osai-je.
– Je suis peut-être
immunisée.
– C’est
impossible ! »
J’étais
en colère, embarrassé.
Je m’essuyais
la sueur du front avec
le drap du lit, et me
mis à arpenter
la chambre nerveusement.
« – Bien,
il est onze heures et
demi. Je dois partir.
Merci quand même.
»
Ma demoiselle s’en
alla. La porte grande
ouverte, je l’écoutai
descendre les escaliers.
J’entendis claquer
la porte de l’entrée
de l’immeuble
; je courus à
la fenêtre et
me perchai sur l’escalier
de secours; elle marchait
le long de la rue pavée
vers le fleuve –
elle se recoiffait,
et pressait le pas.
Je rentrai à
nouveau dans l’appartement
par la fenêtre,
et observai le bocal
en verre que j’avais
laissé dans la
cuisine. J’étais
enfin seul avec mon
fabuleux petit enfant
– ah, et je me
rendis compte que je
lui avais donné
la fin de la poudre.
Le bocal qui contenait
ma poudre opaline était
vide désormais.
Il fallait en refaire.
Tout en réunissant
les ingrédients
je regardais par la
fenêtre la rue
à présent
déserte. Je me
rendis compte qu’il
faudrait des heures
pour concocter une autre
fiole de fortifiant,
et bientôt, le
brouillard froid et
humide du petit matin
filtrerait à
travers l’embrasure
de la fenêtre
et me gèlerait
les os. Je pensais à
la femme qui m’attendait
sur le pont. C’était
un jeu typiquement féminin
que de me laisser deviner
vers quel pont de la
ville elle courait.
De la fenêtre,
j’avais vu qu’elle
allait vers l’Est.
Il y avait donc trois
ponts possibles. Eh
bien, elle allait devoir
attendre seule dans
la nuit, j’avais
des choses plus importantes
à faire. Mais
elle reviendrait, ça
ne faisait aucun doute,
après avoir passé
un peu de temps à
m’attendre dans
la nuit froide et humide.
Et, oh, quelle surprise
je préparais
pour son retour !
FIN
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