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"The City Alchemist" by Roman Payne

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UN ALCHIMISTE DE LA VILLE
By Roman Payne
Traduit de l'Anglais par Jean-François Caro
Illustration: Roman Payne, encre et aquarelle, Copyright 2005

W’aurais pu mourir des milliers de soirs dans cet appartement, sous l’effet des étranges solutions chimiques que je préparais tout en observant le bleu moite de l’aube libérer ses tristes odeurs et visions dans cette chambre austère. Je suis un bon alchimiste, et si je venais à mourir, je sais que je laisserai d’importantes découvertes derrière moi.
J’ai sur mon bureau un râtelier où sont disposés mes poudres et mes pigments. Il y en a certains que je révère et que j’utilise souvent, d’autres que j’abhorre, et dont je m’abstiens farouchement de me servir. L’une d’entre elles, en particulier, est une poudre grise que j’ai élaborée dans mon mortier, à partir des graines d’une plante achetée dans une pépinière avoisinante. Je prends les graines, préalablement râpées, et je les plonge dans une solution âcre qui extrait rapidement les alcaloïdes des graines. Je ne consentirai à révéler le nom de ces ingrédients sous aucun prétexte. Une fois ce mélange obtenu, je le mets à bouillir : les graines perdent leur couleur, leurs coquilles et leur endosperme fibreux se dissout. Quand le mélange a refroidi, une pellicule se forme à la surface de la solution ; une fois cette pellicule retirée et séchée, on peut très facilement en faire une poudre aux effets hautement psychotropes. Pour un effet optimal, on administre cette poudre par voie sublinguale, nasale, ou orale (en capsule).
Voici mon expérience de la poudre administrée par voie nasale : juste après la prise, on ressent une légère irritation le long de la membrane muqueuse ; un goût âcre se propage dans la gorge, suivi par des frissons involontaires le long du dos. La température du corps baisse légèrement ; puis, après quelques minutes, le corps se remet à fonctionner normalement. Après environ trente secondes, les fonctions cérébrales s’altèrent subitement. Les pensées se focalisent sur le sommeil ; ma concentration diminue, et si j’ai le malheur de me tenir debout à ce moment-là, je m’affaisse, à moitié conscient.
J’ai chronométré la phase de sommeil qui s’ensuit –entre quatre minutes et quatre minutes et demie– bien qu’on ait l’impression qu’elle ne dure que quelques secondes en raison d’une complète absence de rêve. Quand je reprends conscience après ce profond sommeil, je m’essuie la salive de la bouche, et je décroise les bras – généralement, durant la phase de sommeil, ils s’enroulent inexplicablement autour de mon corps; et je me relève brutalement pour me retrouver face à une vision éclaircie et aiguisée du monde sensible. Semblable à ce qu’on peut éprouver lorsque l’on quitte une chambre moite et morne pour la chaleur saturée de couleurs d’un jardin au printemps, c’est un moment de perception exquise. C’est le moment où je remercie le produit chimique : ma fameuse poudre grise, celle que je traite comme mon propre enfant, avec qui je communique continuellement tout le long de l’expérience. Ces moments sont très agréables, mais laissent rapidement place à des choses encore plus étranges et divines.
Une fois réveillé, une extrême clarté pénètre mon esprit et inonde mes yeux, clarté qui me convainc que le sommeil n’est qu’une vague fonction corporelle désormais inutile. Une énergie vivace, un désir de création, un désir de camaraderie et un désir d’agir pour le simple plaisir d’agir – et non pour le pouvoir –envahissent tout mon être. Alors, pendant les deux heures, deux heures et quart qui s’ensuivent, je suis empli d’un amour de la joie et du désespoir. Quand je sors de chez moi, j’échange des mots amicaux avec les piétons que je croise, des mots tels qu’on me demande ce que peut bien vouloir un homme aussi sincère. Durant cette partie de la soirée, je me sens capable de traverser les rues bondées, et, comme les gens s’offrent si facilement à mon regard, j’imagine qu’ils voient en moi un véritable citadin – j’ignore s’ils sont conscients où non de la permission qu’ils m’accordent, mais j’aime à le penser.



Dernièrement, j’ai passé mes soirées avec une certaine demoiselle, récemment arrivée dans notre ville et notre pays. Elle est très conservatrice, et se réveille à des heures indues, me pressant de l’accompagner dans la ville pour revoir toutes les statues, les cathédrales et les enseignes des magasins. Je pense que trop de contacts avec la ville peuvent s’avérer nocifs, et je ne l’accompagne qu’après me l’être refusé silencieusement.
Si nous sortons avant six heures du soir, les galeries d’art d’Elizabeth Street sont encore ouvertes, et elle insiste pour que nous empruntions cette rue pavée et peuplée, et que nous nous arrêtions à chaque galerie ouverte. Elle me dit de l’attendre dehors tandis qu’elle entre pour regarder les peintures exposées. Je pense qu’elle a de bonnes intentions, qu’elle fait ça pour mon bien, car elle sait que l’éclairage de ces galeries est très brillant – dangereusement brillant, à vrai dire – et que je pourrais mal réagir, ce qui causerait des problèmes avec les autres visiteurs, les toiles délicates et les petites tables à cocktail. Elle est convaincue que ma réaction serait telle qu’elle terroriserait tout le monde ; ainsi, j’ai beau lui supplier de l’accompagner à l’intérieur, elle me demande toujours de l’attendre dehors, comme un chauffeur privé qui, cigarette à la main, attend son employeuse sur le trottoir pendant que celle-ci fait ses achats.
Pourtant, je lui pardonne tous nos malentendus parce qu’elle est étrangère, à peine arrivée dans un nouveau pays, et ne l’oublions pas, dans un nouveau quartier. Elle habite au Nord-ouest de la ville et moi au Sud, entre le quartier des finances et le quartier commercial. Elle est assez polie, et tient à se déplacer dans mon quartier pour me rendre visite – généralement à l’occasion d’un coup de téléphone qui me réveille horriblement tôt.
Après le petit-déjeuner, je me lave le visage ; je savonne mes chaussures et mes jambes, et enfile mon pantalon. Je me rends en hâte au coin de la rue et je l’attends. Je sais bien qu’il est trop tôt d’y aller à une heure alors que le rendez-vous n’est prévu qu’à cinq, mais si elle arrivait en avance et ne me trouvait pas, ce serait une tragédie. Quand nous nous retrouvons, je n’ai jamais faim car il y a un vendeur de maïs dans la rue, et je mange au moins six épis en l’attendant ; la petite demoiselle, elle, doit manger à sept heures chaque soir.
Dans les cafés, nous échangeons des propos banals, assis confortablement à une table reculée – proche des cuisines, où je peux prendre la nourriture des chariots et la déposer dans son assiette. Elle soupire tout le temps, ne pose aucune question, et cela est triste. C’est aussi plus sûr comme ça. Elle ne sait rien de mes rêves, et ne connaît pas mes activités. Elle m’a bien demandé un jour comment je gagnais ma vie, mais je m’étais mis à bredouiller et elle s’était rapidement lassée, oubliant jusqu’à la question qu’elle m’avait posée. Depuis, ce sujet n’a jamais plus été abordé. Bien que j’aime mon travail, et que je travaille seul– tard le soir et parfois toute la nuit – je désire passer une nuit avec elle et, souvent, alors que nos rendez-vous touchent à leur fin, je lui propose de visiter mon appartement. Elle refuse systématiquement. Il y a longtemps que j’ai décidé de ne plus jamais le lui proposer, mais un soir, il y a quelques soirs, la solitude m’a poussé à passer outre la règle que je m’étais dictée, et alors que nous passions devant mon immeuble lors de notre promenade de fin de soirée, je l’implorai de passer la porte d’entrée, et de monter visiter mon appartement. Pour mon grand plaisir, elle accepta. Je lui demandai si elle avait besoin d’un endroit où dormir ; car mes couvertures, bien que froissées, étaient chaudes et confortables.
Elle me répondit « oh, non ! », parce qu’elle était censée « rejoindre quelqu’un sur un certain pont dont on raconte qu’il porte gracieusement la lune et toute sa lumière le long du fleuve ». Je répondis que je connaissais tous les ponts de la ville, et il n’y en avait aucun qui puisse faire une chose pareille ; elle rétorqua que la personne qu’elle devait rejoindre connaissait bien mieux la ville que moi, et qu’elle connaissait un pont que la lune surplombait confortablement. Je lui demandai le nom d’un tel pont, mais elle refusa de me répondre. C’était certain, elle me demandait de la rejoindre sur le pont après minuit, d’une manière féminine, soit, mais c’était un moyen pour elle de ne pas rendre les choses trop évidentes – et donc peu romantiques. En pensant à cela, je me tournai vers elle et lui proposai de nous séparer immédiatement pour nous rejoindre « sous la lune à minuit ». Elle tenta alors de parler mais je l’interrompis et insistai qu’elle ne devait rien gâcher, et lui demandai de ne pas me dire sur quel pont la retrouver, mais d’en écrire le nom sur un morceau de papier qu’elle glisserait dans une poche de mon manteau, où je le trouverais plus tard. Elle semblait ennuyée par cela, et me répondit qu’elle ne pouvait vraiment pas me voir cette nuit, mais qu’elle avait besoin d’un endroit où attendre jusque là. Je ne savais pas à quel jeu elle s’adonnait, mais j’acceptai, sachant qu’elle avait prévu notre rendez-vous – je la pris par la manche et la fis passer la porte d’entrée, et nous montâmes les escaliers en silence.
J’étais embarrassé par la peinture jaunie des murs de la cage d’escalier, et lui expliquai qu’ils allaient bientôt être repeints – que j’avais parlé au propriétaire, et que j’avais même assisté à une réunion où l’on avait parlé de ce problème, et qu’elle pouvait en être sûre, j’avais insisté fortement pour que mon environnement soit agréable et bien tenu. Les marches branlaient sous nos pieds, et des écailles de peinture tombaient du plafond. Cela me préoccupa beaucoup, et je lui assurai que si une écaille lui touchait la tête, je lui paierais le coiffeur. En finissant ma phrase, je me rendis compte qu’elle ne m’avait probablement pas entendu puisqu’elle était déjà arrivée tout en haut de l’escalier et essayait d’ouvrir la porte. Je me dépêchai de la rejoindre, et lui expliquai que c’était la porte de mon voisin qu’elle essayait d’ouvrir, mais que si elle le voulait vraiment, nous pouvions frapper et lui tenir compagnie. Elle refusa, et me demanda où se trouvait ma porte. Je la menai le long du couloir, vers une porte qui semblait plutôt austère et indigne en sa présence. Comme il n’y avait pas de poignée, je dus passer les doigts à travers un trou percé dans le bois fin pour défaire le verrou. Je pus sentir son dégoût, et affirmai que j’avais acheté des livres sur les poignées de porte, et que j’étais déterminé à en installer une, et qu’il y avait même eu un silence lors de la réunion quand j’avais mentionné les livres, leurs auteurs et les méthodes controversées pour installer les poignées de porte. On m’avait fait taire en m’assurant qu’un quartier aussi développé que le mien offrait toutes les ressources nécessaires à une telle démarche.
Je perdis de vue la pauvre demoiselle quand j’entrai dans l’appartement, elle s’était précipitée devant moi, avait dépassé la salle de bains, et s’était jetée sur le rideau qui couvre mon lit pour l’isoler de la lumière. Je lui indiquai la salle de bains, mais elle insista pour rester assise par terre, près de mon lit, pour se remaquiller devant le miroir. En riant, je lui fis savoir qu’une femme ne devait jamais montrer qu’elle porte du maquillage à l’homme qui l’accompagne, et quand bien même elle en elle en portât, qu’elle se donne la peine de l’arranger. Elle m’ignora – je pense qu’elle était embarrassée.
Mon râtelier de tubes à essai, mes mortiers et pilons, mes bocaux d’herbes et de graines et mes flacons de produits chimiques étaient disposés sur différents bancs et tables éparpillés dans ma chambre, basse de plafond bien qu’ordinaire, là où ma demoiselle se trouvait désormais, exigeant apparemment d’être divertie. Juste à côté d’elle – par terre – se trouvaient quelques uns de ces bocaux et tubes à essai, mais je ne pris pas la peine de les cacher, ni de nier leur existence, tout comme je ne pris pas la peine de lui expliquer à quoi ils servaient. Tout ce qui m’importait à ce moment là, c’était le ravissement que j’éprouvais, après avoir finalement réussi à faire monter ma demoiselle chez moi. Et elle était si jolie, assise par terre, jetant des regards autour d’elle tout en se maquillant les joues.
Quand elle se releva pour aller à la salle de bains, la petite maladroite renversa l’une de mes préparations mineures, et elle ne le remarqua pas, jusqu’à ce que je me précipite dans la salle de bains après elle pour l’informer des dégâts. Les cinquante centilitres étaient perdus ; néanmoins, et heureusement, je n’avais pas la moindre affection pour ce produit, qui provoquait une pénible euphorie, propice à la paranoïa et accompagnée de nausées.
Je me précipitai donc dans la salle de bains, serrant le tube à essai dans la main tout en essayant d’avoir l’air aussi mécontent que possible, mais elle ne fit même pas attention à mes reproches ; elle était occupée à se raser le milieu des sourcils avec mon rasoir. Elle ne disait rien, moi non plus ; quand finalement je me remis à parler elle m’interrompit en me disant qu’il ne «faut jamais entrer dans une pièce quand une femme y est occupée ». Je réalisai à quel point ses sourcils étaient beaux, et j’oubliai instantanément la destruction de mon travail. Apparemment, dans la joie du moment, elle avait elle aussi oublié ce qu’elle faisait car du sang se mit à couler sur son front délicat. Je me retournai pour lui donner une serviette, mais je me souvins que l’unique serviette en ma possession n’avait pas été lavée depuis longtemps, et pourrait lui piquer les yeux. Elle aussi remarqua le sang qui lui coulait entre les sourcils, et me demanda une serviette. Je lui répondis que je n’en avais pas – bien qu’elle me vît avec une serviette dans les mains, qui n’était pas très bien cachée derrière mon dos malgré mes grands efforts. Il fallait réfléchir vite ; je la jetai dans les toilettes, et sortis de la salle de bains en criant « j’ai exactement ce qu’il vous faut! ».
Je revins avec une lotion, une épaisse crème contenue dans un bocal ambré, que j’avais réalisée avec quarante pour cent de benzocaïne, deux pour cent de cétyl-phosphate, et de l’huile de lin. J’essayai de l’appliquer sur son visage, mais elle me la prit des mains en s’exclamant qu’elle m’épargnerait ce plaisir. Je trouvais stupide qu’elle soit si embarrassée de sa maladresse, mais je la laissai se tacher les mains de sang. C’était très charmant et romantique de sa part.
Alors qu’elle s’appliquait la crème sur le front, je lui fis remarquer que j’avais conçu cette lotion moi-même, et que c’était efficace, n’est-ce pas? Elle me demanda si j’étais une sorte d’infirmier. J’étais si étonné qu’elle voulût savoir ce que je faisais dans la vie. Pouvais-je vraiment faire partager mon travail à quelqu’un ? Pouvais-je lui faire découvrir ma passion ? Ma vie ? Elle continuait à se passer de la crème sur le front, là où le sang avait coulé, et ses joues rayonnaient sous la faible intensité des ampoules du miroir. Pendant ce temps, je lui assurai à nouveau que c’était vraiment une sacrée lotion, et la traînai dans l’autre pièce, fort d’une nouvelle confiance en moi, pour lui montrer mes autres créations.
Remarquant que j’avais oublié de mettre des draps sur mon lit, et que mon matelas était plutôt humide et taché, je la menai dans la cuisine et la fis s’asseoir sur le plan de travail. J’amenai mes râteliers de produits chimiques et les disposai sur le four – il était froid – le témoin était éteint – et je n’avais pas à me soucier des risques d’explosion ; ainsi, je pris également place sur le four, qui noircît l’arrière de mon pantalon. La demoiselle s’essuya les vêtements et s’assit par terre – je me promis de nettoyer le plan de travail la fois suivante. Avec cette nouvelle habitude qu’avait mon appartement d’accueillir de charmants représentants du sexe opposé, je décidai, à compter de ce jour de faire un effort accru pour le garder propre. La cuisine est très étroite, et c’est à peine si les deux murs opposés ne se touchent pas. Je contournai lentement la demoiselle en lui faisant face, de façon à cacher les salissures à l’arrière de mon pantalon, et, dans la chaleur et la fièvre du moment, je m’assis par terre.
Nous étions assis côte à côte, nos genoux se touchaient légèrement, et je me sentais bien. Quand elle me rappela que je l’avais emmenée ici pour lui montrer quelque chose, je réfléchi rapidement à une manière de prendre les produits sur la plaque sans que nos genoux ne se séparent. C’était inutile – je devais me relever. Et je me relevai.
Je mis le râtelier par terre et me rassis – en prenant soin que mon genou touche à nouveau le sien. Elle me lança un regard étrange, et s’éloigna de moi.
Je lui montrai les pigments, et lui expliquai que j’aurais pu lui en montrer d’autres si elle n’en avait pas renversé. Je lui montrai les toniques et les plantes, les onguents, les suppositoires, les solutions aqueuses pour les injections sous-cutanées ; quand vint le temps de lui montrer les poudres, je sortis ma préférée en premier. Elle était grise. Grise, oui, mais elle projetait des reflets si opalins, dans son bocal de verre chapeauté de liège ! Quelle beauté infinie elle avait ! Elle me demanda à quoi la poudre servait, et je répondis « c’est une poudre de vie, de plaisir, et qui rend certains moments moins pénibles ». Elle haussa un sourcil, encore tout humide d’avoir été nettoyé du sang de son front ; ce sourcil signalait soit de l’intérêt, soit une soudaine méfiance. Je continuai à vanter les mérites de la fabuleuse poudre grise, et quand j’affirmai qu’elle combattait la nervosité elle devint vraiment intéressée et accepta même de l’essayer. Elle avait accepté de l’essayer ! J’étais intoxiqué à cette idée. Enfin, j’allais pouvoir comprendre objectivement les capacités de cette glorieuse poudre grise. Elle deviendrait ma Belladone. Je n’allais plus seulement sentir ses effets, mais les observer. Ma demoiselle me révèlerait le potentiel de ma création. Je courus à mon bureau pour prendre ma montre.

« Comment puis-je être précis si elle n’arrête pas de parler ? » … « Non, lui assurai-je, ça ne vous endormira pas, mais si vous voulez dormir ici, vous êtes la bienvenue » … « Non, cela ne vous empêchera pas d’aller sur le pont, mais nous pouvons appeler un chauffeur si vous le souhaitez, et si après vous êtes trop fatiguée je vous ramènerai chez vous.

– Je ne veux pas être fatiguée. Je veux juste être débarrassée de toute nervosité, comme vous me l’avez promis, et je veux que ça commence quand j’arriverai sur le pont – pas avant, dit-elle.
– Ne vous en faites pas, la seule fatigue que vous ressentirez – et qui sera très légère – ne se manifestera que brièvement, quelques minutes après la prise… les effets apaisants ne provoquent pas de fatigue particulière, et dureront plusieurs heures. Non seulement vous serez détendue, mais aussi gaie et charmante, et votre compagnie sera un vrai plaisir. Nous allons rire toute la nuit, ma chère, vous verrez ! »
Je pense, après-coup, qu’elle avait assez peur d’essayer ma création grise, mais je lui affirmai que le produit n’était pas fort, et qu’il la détendrait, comme un verre de Pernod.
Je tapotai l’arrière du bocal jusqu’à ce qu’une ligne de poudre se forme sur la plaque de verre que je tenais dans les mains. La dose était au moins trois fois supérieure à la plus importante que j’avais consommé ; je ne savais pas comment son corps allait supporter une telle quantité – mais je devais connaître le potentiel de cette substance. Elle me demanda si elle pouvait avaler le produit au lieu de l’inhaler, et je lui répondis que ce ne serait pas aussi efficace, et qu’il faudrait alors en prendre deux fois plus.
C’était charmant de la voir renifler la poudre. Elle toussa un peu. Je lui repris la paille de verre tandis qu’elle se rasseyait par terre, fronçant le nez et louchant, et j’allai lui préparer un endroit pour ses quatre minutes de sieste. J’arrachai un drap accroché au plafond et l’étendis sur mon matelas sale. Je m’attendais à ce qu’elle rejoigne la chambre, ensommeillée, mais elle ne vint jamais. En fait, elle m’assura qu’elle n’avait senti aucun des effets prévus.
Choqué, je lui en donnai plus sur le champ. Je saupoudrai une nouvelle ligne de poudre sur le verre. « Peut-être lui en ai-je donné trop, pensai-je, peut-être que son corps se prépare au choc à venir. »
« – … Parfois ça ne marche pas du premier coup », mentis-je. C’était ennuyeux de l’entendre refuser d’en prendre plus en s’excusant.
– Vous savez, j’ai été épuisée toute la journée. Je ne pense pas que quoi que ce soit puisse me réveiller.
– Non, ça devrait vous assommer, osai-je.
– Je suis peut-être immunisée.
– C’est impossible ! » J’étais en colère, embarrassé. Je m’essuyais la sueur du front avec le drap du lit, et me mis à arpenter la chambre nerveusement.
« – Bien, il est onze heures et demi. Je dois partir. Merci quand même. »
Ma demoiselle s’en alla. La porte grande ouverte, je l’écoutai descendre les escaliers. J’entendis claquer la porte de l’entrée de l’immeuble ; je courus à la fenêtre et me perchai sur l’escalier de secours; elle marchait le long de la rue pavée vers le fleuve – elle se recoiffait, et pressait le pas.
Je rentrai à nouveau dans l’appartement par la fenêtre, et observai le bocal en verre que j’avais laissé dans la cuisine. J’étais enfin seul avec mon fabuleux petit enfant – ah, et je me rendis compte que je lui avais donné la fin de la poudre. Le bocal qui contenait ma poudre opaline était vide désormais. Il fallait en refaire.
Tout en réunissant les ingrédients je regardais par la fenêtre la rue à présent déserte. Je me rendis compte qu’il faudrait des heures pour concocter une autre fiole de fortifiant, et bientôt, le brouillard froid et humide du petit matin filtrerait à travers l’embrasure de la fenêtre et me gèlerait les os. Je pensais à la femme qui m’attendait sur le pont. C’était un jeu typiquement féminin que de me laisser deviner vers quel pont de la ville elle courait. De la fenêtre, j’avais vu qu’elle allait vers l’Est. Il y avait donc trois ponts possibles. Eh bien, elle allait devoir attendre seule dans la nuit, j’avais des choses plus importantes à faire. Mais elle reviendrait, ça ne faisait aucun doute, après avoir passé un peu de temps à m’attendre dans la nuit froide et humide. Et, oh, quelle surprise je préparais pour son retour !

 

FIN

 

NOTE DE L’AUTEUR: « Un alchimiste de la ville » a été écrit en Mai 1999, dans mon appartement situé au croisement de Houston et Mott Street à New York City. Les fenêtres donnaient vers l’Ouest, sur les toits des bodegas et des bars en dessous, ainsi que sur le flot constant de la circulation de Houston Street, que nous – les célèbres Maggie Mayfield, Mich Poe, et moi-même, observions, jusqu’à ce que souvent l’aube triste, humide et bleu-grise ne se lève.

- Roman Payne

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From The Old Century - written in 1999
 
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